Le Destin d'Ophélie

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Le statut de cet écrit est public. Cela signifie qu'il est accessible à tout le monde mais que votre personnage doit l'avoir vu ou lu en RP pour que vous puissiez consulter cette page. Dans le cas contraire il s'agit de métagaming. 

Cet écrit a été rédigé par Dobrinka Dena, et se trouve sur la nouvelle Esperia.


LE DESTIN D'OPHÉLIE

Tragédie en trois actes

PERSONNAGES


OLIVIER — moine monachiste, mari d'Henriette
HENRIETTE — son épouse, couturière
OPHÉLIE — moine monachiste, médicastre
HERBERT — moine phalangiste, maître d'armes
AMÉLIE — amie d'Olivier, d'Ophélie et d'Henriette
JORIS — chef du camp des sauvages, père d'Olivier
NANA — fille adoptive de Joris

L'action se déroule sur Esperia, unique cité de l'île du même nom, au sein de l'Archipel des Epervies. Nous sommes en Nivôse, pendant une grande saison des tempêtes.

ACTE I

Scène 1 — Chez Olivier

Une salle modeste du quartier écarlate. Une table dressée pour deux. OLIVIER et OPHÉLIE sont attablés, un repas simple entre eux. Le vent cogne aux volets.

OLIVIER. — Encore ce vent qui n'en finit pas. Nivôse n'apporte que des tempêtes et des épouses qui se lamentent. OPHÉLIE, souriant. — Henriette, encore ?

OLIVIER. — Toujours. Une nouvelle étoffe, un nouveau miroir, que sais-je. Elle se plaint que je ne l'aide pas, que ferais-je d'une aiguille entre ces mains ? (il les montre) Ce ne sont pas des mains de couturier.

OPHÉLIE. — Ce sont des mains de gardien, Olivier. Chacun sa place, sous le regard d’Arbitrio. Tu veilles sur cette ville quand elle dort, et elle s'en plaint ? Elle ne sait pas la chance qu'elle a d'avoir un homme comme toi.

OLIVIER. — Tu es bien la seule à le comprendre, en cette ville.

OPHÉLIE. — Je t'écoute, c'est tout. C'est si rare, à ce qu'il paraît, dans un mariage.

Un silence. OLIVIER repousse son assiette, le visage assombri.

OLIVIER. — Ophélie. Il faut que je te dise quelque chose.

OPHÉLIE. — Je t'écoute.

OLIVIER. — Nana. Elle vit encore.

OPHÉLIE, inquiète. — Olivier...

OLIVIER. — Je lui ai planté une flèche dans le cou, la semaine passée. J'étais certain, cette fois. Certain de l'avoir enfin fait taire. Et pourtant elle respire encore, à ce qu'on me rapporte. Cette engeance a la vie plus dure qu'un chat de gouttière.

OPHÉLIE. — Olivier, cela fait un mois que tu la traques. Un mois que tu tends cet arc contre elle. Cela doit cesser.

OLIVIER. — Cela cessera quand elle sera morte. Pas avant.

OPHÉLIE. — Pourquoi tant de haine pour une fille que tu connais à peine ?

OLIVIER, se levant, la voix dure. — Parce que mon père — cet homme qui m'a abandonné à ma naissance comme on jette un chiot dans le port — a choisi de l'élever, elle, une sauvage, une Vaahva édentée qui hurle plus qu'elle ne parle. Il l'a nourrie, protégée, aimée, quand moi, son propre sang, j'ai grandi sans lui. Chaque fois que je la vois, je vois la place qu'il m'a refusée.

OPHÉLIE. — Je comprends ta douleur, Olivier, mieux que quiconque. Mais le Monachisme nous enseigne que chaque âme salie par la violence attend dans le néant, coupée d'Arbitrio. Tu risques ton âme pour une vengeance qui ne te rendra pas ton enfance.

OLIVIER. — Alors je ferai rédemption. Je paierai le prix. Mais je n'irai pas retrouver Arbitrio en sachant que cette fille respire encore le même air que moi. J'irai la chercher dans la forêt. J'irai finir ce que j'ai commencé.

OPHÉLIE, doucement, presque suppliante. — Olivier, je t'en conjure...

OLIVIER. — N'insiste pas, Ophélie. Sur ce point, même toi, tu ne me feras pas changer d'avis.

Un silence. OPHÉLIE baisse les yeux, vaincue.

OPHÉLIE, à part, doucement. — Alors j'attendrai. Comme toujours.

Scène 2 — Devant la maison

À l'extérieur, sous l'auvent qui protège du vent. HENRIETTE observe par la fenêtre éclairée, un panier de couture à ses pieds. HERBERT se tient près d'elle, droit, les bras croisés.

HENRIETTE, sans se retourner. — Regarde-les. Elle boit ses paroles comme un chien boit l'eau de son maître. Et lui ne voit rien, ou fait semblant.

HERBERT. — Henriette, ce n'est pas à vous de surveiller votre mari par une fenêtre.

HENRIETTE. — Et à qui, alors ? Je passe mes journées penchée sur mon ouvrage, à coudre pour toute la ville pendant qu'il boit du vin avec cette femme qui n'est même pas belle. J'ai deux enfants à élever, Herbert. Deux. Et lui ne lève pas le petit doigt.

HERBERT. — Le mariage, chez les phalangistes comme chez les monachistes, est un fardeau qui se porte à deux. Il devrait le savoir.

HENRIETTE. — Dis-le-lui, toi. Moi, il ne m'écoute plus.

HERBERT, après un silence, la voix plus grave. — Je suis navré, Henriette. Vraiment. Vous méritez mieux que cette solitude.

HENRIETTE, se tournant vers lui, surprise par la douceur du ton. — Tu es bien le seul homme de cette ville à me dire une chose pareille.

HERBERT. — Alors cette ville manque de jugement.

Un moment de silence entre eux, plus long qu'il ne devrait. HENRIETTE détourne le regard, gênée sans savoir pourquoi.

HENRIETTE. — Je devrais rentrer. Les enfants dorment seuls.

HERBERT. — Allez. Je resterai encore un peu, à monter la garde.

HENRIETTE sort. HERBERT la regarde partir, le visage fermé sur quelque chose qu'il ne dira pas.

HERBERT, seul. — Monter la garde. Comme si c'était là tout ce que je pouvais faire pour elle.

Scène 3 — Le camp des sauvages

Une tente rudimentaire. NANA est allongée, le cou bandé, le teint pâle. JORIS s'affaire autour d'elle avec des herbes et des linges, les mains tremblantes de rage contenue.

JORIS. — Respire. Respire, ma fille. T'es encore là, t'entends ? T'es encore là.

NANA, la voix rauque. — J'ai mal, père. J'ai mal partout.

JORIS. — J'sais. J'sais, ma belle. C'te fois, il a failli t'avoir. Une flèche dans l'cou ! Un pouce plus loin et j'enterrais ma fille c'te nuit.

NANA. — J'le hais. J'le hais tellement que ça m'brûle le ventre.

JORIS, se redressant, le poing serré. — Y en aura pas d'autre fois. J'te l'jure sur les Sept Déesses. Cet homme, il a fait de ma vie et de la tienne un enfer depuis trop longtemps. Y touchera plus jamais à c'qui m'reste.

NANA. — Qu'est-ce tu vas faire ?

JORIS. — J'vais brûler c'te ville s'il le faut. J'vais faire régner une terreur qu'on oubliera pas de sitôt. Plus jamais personne osera lever la main sur les miens.

NANA se redresse péniblement, un sourire mauvais malgré la douleur.

NANA. — Père. J'ai autre chose à t'dire.

JORIS. — Quoi donc ?

NANA. — Ta nouvelle femme. Elle porte un enfant.

JORIS se fige, une émotion brute traversant son visage marqué.

JORIS. — Enceinte...

NANA, avec une joie féroce. — Un jour, c'te ville entière sera à nous, père. Nous et les nôtres. Plus d'moines monachistes, plus d'phalangistes à v'nir nous cracher dessus. Rien qu'les Vaahvas, et la mer, et nos Déesses.

JORIS, la voix rauque, presque tendre. — Un monde à nous. J'ai jamais rien voulu d'autre.

Il pose une main brûlée sur le front de Nana. Un vent violent secoue la tente. Noir.


ACTE II

Scène 1 — La forêt

Une clairière sombre. OLIVIER avance, arc bandé, traquant sa proie. Il s'arrête, alerte. Autour de lui, silencieux, un groupe de Vaahvas émerge des arbres. JORIS s'avance, NANA à ses côtés, le cou encore bandé.

JORIS. — T'es v'nu jusqu'ici, mon fils. Fallait bien qu'ça finisse comme ça.

OLIVIER, reculant, l'arc toujours tendu. — Je ne suis pas ton fils. Tu as fait ce choix il y a bien longtemps.

JORIS. — Et toi, t'as fait le tien, chaque fois qu't'as tendu cet arc contre ma fille.

OLIVIER décoche une flèche ; elle est déviée ou manque sa cible. En un instant, il est submergé, désarmé par les Vaahvas. OPHÉLIE, HENRIETTE, AMÉLIE et HERBERT surgissent à leur tour, essoufflés, ayant suivi sa trace.

HENRIETTE, horrifiée. — Olivier !

OPHÉLIE, se précipitant vers Joris. — Je vous en supplie ! Laissez-le partir ! Il a agi dans la douleur, dans la colère, pas dans le mal !

JORIS. — La douleur, la colère, c'est bien joli comme mots pour excuser une flèche dans le cou.

OPHÉLIE. — Le Monachisme enseigne le pardon ! Chaque âme peut faire rédemption !

JORIS. — J'suis plus monachiste, ma p'tite dame. Ici, c'est pas vot' dieu qui juge.

HENRIETTE tente de s'élancer vers Olivier ; HERBERT la retient fermement par les bras.

HENRIETTE. — Lâche-moi, Herbert ! C'est mon mari !

HERBERT, la voix tendue, la retenant de force. — Henriette, non. Vous n'y survivrez pas.

JORIS, à Nana. — Finis-le.

OLIVIER, droit, sans supplier, regardant son père. — Tu n'as jamais été mon père. Tu n'as été qu'une ombre que j'ai poursuivie toute ma vie.

NANA s'avance, une vouge à la main. Un instant suspendu. Puis le geste… bref, définitif. OLIVIER s'effondre. NANA recule, le souffle court, sans un mot de plus. Un silence de mort. Puis les cris éclatent.

HENRIETTE, s'effondrant dans les bras d'Herbert, en larmes. — Non... non, non...

AMÉLIE, le visage dur, glacé de rage. — Je te le jure, Olivier. Je te vengerai. Sur ma vie.

OPHÉLIE, hurlant, à genoux. — Olivier ! Olivier !

JORIS regarde le corps sans un mot, puis fait signe aux siens de se retirer. NANA le suit, encore tremblante. Noir sur la scène.

Scène 2 — Chez Ophélie, le lendemain soir

Une pièce sobre. OPHÉLIE, HENRIETTE (le visage marqué de larmes séchées) et AMÉLIE sont réunies autour d'une table, à la lueur d'une chandelle.

OPHÉLIE. — Nous ne pouvons pas agir dans la précipitation. Écoutez-moi. J'ai un plan.

AMÉLIE. — Un plan ? Pendant que tu parles, elle respire encore, cette bête qui lui a tranché la tête !

OPHÉLIE. — Justement. Il nous faut Herbert. Les phalangistes, avec leur discipline, leurs armes, leur nombre. Il nous faut la ville entière derrière nous, pas seulement trois femmes armées de couteaux de cuisine.

HENRIETTE, la voix brisée mais dure. — Je ne veux pas attendre, Ophélie. Chaque heure qui passe, c'est une heure où cette fille dort tranquille pendant que mon mari pourrit dans la terre.

AMÉLIE. — Henriette a raison. Nous savons où ils logent, cette nuit, nous y allons. Il y a leur tente en bordure du camp. Nous pouvons frapper maintenant, avant qu'ils ne s'y attendent.

OPHÉLIE, se levant, tentant de les retenir. — Non ! Attendez, je vous en prie, vous n'êtes pas des guerrières, vous allez vous faire tuer…

HENRIETTE. — Et alors ? Que me reste-t-il, sans lui ?

HENRIETTE et AMÉLIE se saisissent chacune d'un poignard caché sous un linge, échangent un regard décidé, et sortent d'un pas résolu.

OPHÉLIE, seule, la voix tremblante. — Henriette ! Amélie, attendez !

Elle reste seule, immobile, les mains sur la table. Noir sur la scène. Un temps. Puis, dans l'obscurité, des cris de femmes déchirent le silence.

ACTE III

Scène 1 — Chez Ophélie, plus tard cette nuit

OPHÉLIE, le visage exsangue, les mains encore tremblantes, fait face à HERBERT, arrivé en urgence.

HERBERT. — Dis-moi ce qui s'est passé. Tout.

OPHÉLIE. — L'attaque a échoué, Herbert. Elles n'étaient pas de taille. Amélie... (elle s'interrompt, la voix vacillante) Amélie a été prise. Emmenée dans leur camp, allongée sur une couche de paille, et Nana...

HERBERT. — Ophélie.

OPHÉLIE, comme incapable de s'arrêter. — Elle l'a ouverte, Herbert. Vivante. Elle jouait avec ce qu'elle lui arrachait du ventre comme un enfant joue avec de la corde, pendant qu'Amélie hurlait encore.

HERBERT, fermement, posant une main sur son bras. — Ophélie. Arrête. Je t'en prie. N'en dis pas plus.

OPHÉLIE se tait, secouée d'un tremblement. Un long silence.

OPHÉLIE, plus bas, une autre voix, presque celle d'une enfant. — Herbert, il faut que je te dise quelque chose. Cela pèse trop lourd sur mon cœur.

HERBERT. — Je t'écoute.

OPHÉLIE. — J'aimais Olivier. En secret. Depuis si longtemps que je ne me souviens même plus du jour où c'est né. J'espérais... j'espérais qu'un jour, s'il parvenait à tuer Nana, à se couper enfin de son père, de ce passé qui le rongeait, j'espérais qu'il quitterait Henriette. Pour moi.

HERBERT ne dit rien, mais son visage se radoucit d'une compassion sincère.

HERBERT. — Je suis navré, Ophélie. Vraiment.

OPHÉLIE, un rire amer, sans joie. — Ne le sois pas. C'était un espoir stupide, bâti sur le sang d'une autre. Peut-être Arbitrio m'a-t-il punie de l'avoir seulement formé.

Un silence. HERBERT se redresse, comme pour changer de sujet, la gorge nouée. HERBERT. — Et Henriette ? Que lui est-il arrivé ?

OPHÉLIE, reprenant contenance, redevenant le médecin. — Un coup violent à la tête. Elle vit encore, mais ses deux bras ne répondent plus. Il faut que je l'opère cette nuit même, ou elle ne passera pas la semaine.

HERBERT. — Fais ce que tu dois faire, Ophélie. Je t'en prie.

OPHÉLIE. — Je vais la préparer. Reste ici, si tu veux. Je reviens dès que j'ai fini.

Elle sort, le pas pressé. HERBERT reste seul.

Scène 2 — La tirade d'Herbert

HERBERT, seul dans la pièce à peine éclairée. Il aperçoit un bouquet de fleurs simples, posé sur un buffet — apporté plus tôt, pour une autre occasion peut-être. Il le prend dans ses mains, le contemple.

HERBERT. — Combien de temps ai-je perdu, à me taire ? Combien de saisons ai-je passées à monter la garde sous sa fenêtre, à retenir mes bras quand elle pleurait dans les miens, à me convaincre que le silence était une vertu ? Les Scripturas parlent de rigueur, de discipline, de patience — mais aucune n'enseigne comment se taire quand le cœur hurle.

(Il serre le bouquet plus fort.)

Olivier est mort. Que le Créateur me pardonne cette pensée, mais je ne pleure pas sa perte comme je devrais. Je pleure le temps qu'il m'a volé, sans le savoir. Ce soir, quand elle sortira de cette chambre, quand ses mains seront de nouveau libres, je lui dirai tout. Je ne perdrai plus une heure, plus un jour. Je rattraperai chaque saison de silence. Je serai là, simplement là, heureux du seul fait de sa présence, si elle veut bien de moi.

(Il regarde le bouquet, presque avec espoir.)

- Ce n'est pas grand-chose. Mais c'est un début.

Des bruits de pas. OPHÉLIE entre lentement, les mains rougies, qu'elle essuie machinalement sur un linge. Son visage ne dit rien — et dit tout.

HERBERT, se levant d'un bond, le bouquet encore à la main. — Ophélie ?

Elle le regarde. Un long silence. Puis, lentement, elle fait non de la tête.

HERBERT. — Non...

Le bouquet lui échappe des mains et tombe au sol. HERBERT s'effondre à genoux, brisé, sans un mot — la douleur trop grande pour trouver une voix.

Scène 3 — Fin

OPHÉLIE regarde Herbert s'effondrer, immobile un instant. Puis elle se tourne lentement vers le public, seule dans la lumière qui décline.

OPHÉLIE. — Olivier est mort. Amélie est morte. Henriette vient de s'éteindre entre mes mains, et Herbert, qui espérait tout recommencer ce soir, n'a plus rien à recommencer. Il ne reste que moi, et ce silence qui n'en finit pas.

(Elle regarde ses mains, encore marquées.)

J'ai soigné les corps de cette ville toute ma vie. J'ai cru, un temps, que l'amour suffirait à guérir ce que la haine avait brisé. Je me trompais. À présent que tout le monde est mort, que l'espoir n'est plus, je ne sais que vous demander une seule chose : Quel sera mon destin ?

Noir.

FIN