Le fatalisme de la création
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Le fatalisme de la création
Au sein de ce que les simples nomment le « nouveau monde », une nouvelle forme de pensée a germé : l’idée que l’homme pourrait, sur ce petit bout de terre, se reconstruire une vie selon ses propres critères, dans une liberté totale.
Loin de la corruption des nobles capitalins, loin de la fermeté des dirigeants Hura, loin de la cupidité républicaine, et loin de la moralité pompeuse des Adaarions. À n’en pas douter, l’isolement semble être la cause première de l’émergence de cet idéal.
Une cité qui se veut épurée de tous les vices du continent, dans laquelle les individus pourraient se forger leur destin par la seule force de leur volonté.
Si la première partie de cet idéal — une cité épurée des vices — est admirable et mérite d’être promulguée, la seconde n’est en revanche qu’un fantasme.
Nous devons certes tout mettre en œuvre pour que notre cité ne sombre pas dans les erreurs du continent. Pourtant, ce combat est déjà perdu, car nous sommes conditionnés à reproduire ces erreurs. Nous avons vu le jour sur le continent, nous y avons été éduqués, élevés et façonnés de manière à intégrer en nous toutes les contraintes qui nous poussent vers des choix bien précis.
Les fautes de l’ancien monde sont gravées dans nos âmes, et nous ne pouvons nous en défaire aussi aisément que nous l’imaginons.
J’en veux pour preuve que l’idée même d’une cité épurée est morte presque aussitôt après sa proclamation, il y a cinq ans, lors de la fondation de la cité. Que fîmes-nous quatre ans plus tard ? Nous avons recréé des classes sociales aux privilèges semblables à ceux de la noblesse de la Sublime. Nous avons fait de l’or la ressource indispensable pour croître dans la sphère sociale et affirmer une domination sur autrui. Nous avons laissé fleurir des familles aux allures de groupuscules politiques, parfois même criminels. Et n’oublions pas l’imposition des mœurs à coups de trique, au nom de doctrines religieuses.
La raison de ces choix, et la cause pour laquelle je qualifie de fantasme la seconde partie de notre idéal, est que l’homme, par sa nature même de création, est subordonné aux désirs d’entités supérieures et n’est donc pas en mesure d’exercer une liberté de choix véritable.
Dès la naissance, l’individu est conditionné par l’autorité parentale qui l’a engendré, laquelle forge son identité et détermine ses choix futurs. Le nourrisson Hura recevra, de la part de ses parents, une éducation phalangiste qui le contraindra plus tard à faire le choix de devenir un fidèle phalangiste.
La création n’a aucune liberté de choix, car elle est destinée à suivre le destin façonné par les rapports de contrainte issus de ses géniteurs. C’est ce principe que je nomme le fatalisme de la création.
Cependant, ce rapport contraignant ne provient pas uniquement des parents. Il s’exerce à travers l’ensemble des relations qui entourent l’individu. Les parents n’occupent qu’une place privilégiée parmi ces forces.
D’autres contraintes déterminantes sont exercées par Arbitrio, créateur de l’humanité, ainsi que par l’essence chaotique du monde, laquelle ne cesse de nous attirer vers le néant.
Arbitrio a créé l’homme afin qu’il remplisse un objectif précis au sein de la création. Nous ne sommes alors qu’une œuvre destinée à suivre les désirs de notre créateur, lequel attend de nous que nous instaurions l’Adaar sur le monde qu’il a ordonné. Ainsi, dès notre origine, nous sommes conçus pour effectuer des choix répondant à cette finalité imposée par le rapport contraignant qui nous lie à Arbitrio.
Pourtant, tous ne font pas le choix de suivre l’Adaar. Cela s’explique par le fait que nous ne sommes pas indifférents à la contrainte exercée par la nature chaotique du monde dans lequel nous évoluons. Cette nature impose à son tour un rapport contraignant sur nos âmes, nous déterminant à suivre une volonté opposée à celle d’Arbitrio.
Tout dépend alors de l’intensité de la contrainte qui s’exerce sur l’individu. Nos choix suivent toujours la volonté de la force la plus contraignante.
En conclusion, nous ne sommes pas libres de nos choix. Ceux-ci sont déterminés à l’avance par l’ensemble des relations de contrainte ayant façonné notre âme. Il nous arrive de croire que nous agissons par pure volonté, mais ce sentiment de liberté n’est dû qu’à notre incapacité à identifier la contrainte qui nous guide.
Ainsi, l’homme, en tant que création de l’homme et d’Arbitrio, et en tant que victime de l’essence chaotique du monde, est contraint d’agir selon les conditionnements que ces forces lui imposent. L’existence humaine est donc une fatalité à laquelle nous ne pouvons que céder.
Les conséquences de ce concept sont majeures, car elles remettent en cause la valeur même de l’excellence personnelle, ainsi que toute notion de jugement. Comment prôner la vertu et le bon arbitrage des choix d’un individu s’il ne fait, en réalité, aucun choix ? Comment juger un homme en invoquant sa responsabilité, alors qu’il n’a aucune influence véritable sur ses décisions ?
