Typologie des maîtres et des esclaves
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Cet écrit a été rédigé par Arsenio, et se trouve sur la nouvelle Esperia.
Préface par Alarich Dornfeld
Que l’homme sage ouvrant ces pages se souvienne d’abord qu’Arbitrio dans son infinie sagesse, a disposé les choses selon un ordre immuable. Comme le ciel domine la terre, comme l’âme commande au corps, ainsi le maître doit-t-il régir l’esclave non par la force brute mais par cette harmonie qu’Arbitrio lui-même a gravé dans le cosmos.
Dans sa typologie, un travail rigoureux et profond, Arsenio a osé explorer un sujet aussi ancien que l’humanité : la diversité des rapports entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Lui qui, sous les portiques ou dans la crasse de l’ergastule, a observé avec une attention scrupuleuse les multiples visages des mois durant, nous livre ici son témoignage et sa précieuse analyse. Il n’est pas de question plus délicate ni plus nécessaire que de distinguer, tel un médecin auscultant le corps malade de la cité, quels sont les différents types de maîtres, ceux qui dirigent par la vertu, ceux qui dominent par la peur ou ignorent leur propre servitude, ainsi que les différents types d'esclaves, ceux qui servent par nécessité, obéissent par sagesse ou encore ceux qui méritent leur condition.
En tant que son camarade de cellule puis son mécène, si je devais décrire quel esclave il fut, je dirais qu’Arsenio n'était pas le meilleur de sa génération. Comment lui en faire le reproche ? En effet, difficile de s’orienter dans une grotte sans torche pour éclairer la route de la rédemption. Arsenio n’était pas violent, il n’était pas sadique, méchant ou doté d'un quelconque attribut de la sorte. Il n'était pas non plus servile. Plus d'une fois, Arsenio s'opposa à des ordres immoraux et il mit son intelligence au service du bien, au mépris de son statut comme de ses propres intérêts. L’adjectif de courageux lui convient, lui qui au devant de ses maîtres s’efforçait de conseiller raison et arbitrage envers et contre tout, bien qu’avec un peu d’affèterie dans le langage.
Voilà donc mes quelques mots pour définir celui qui devint mon ami. Puisse-t-il ne jamais se perdre de vue en vieillissant.
Introduction
Bien que j’ai moi-même été formé au droit et que j’ai personnellement défendu un grand nombre de prévenus en tant qu’avocat, je fus réduit à l’esclavage à deux reprises, à chaque fois par un juge de la Magistrature pour des motifs ordinaires et sans importance ici. De ma propre expérience, je ne tire aucune conclusion définitive. Mon histoire n’est que peu représentative de la réalité de l’esclavage à travers le monde : en 512 comme en 526, je trouvais miraculeusement mon chemin jusqu’à l’île d’Esperia. J’y fus affranchi par l’illustre oligarque Kemelvor Kemaltar, le gouverneur de la ville et mon maître, qui m’enseigna entre autres les rouages de la politique insulaire. C’est à cet homme sans égal que je voudrais dédier ces mots : j’espère que si d’aventure cet ouvrage finissait entre tes mains, vieil ami, il saura t’arracher un sourire.
L’esclavage est une sanction judiciaire radicale mais commune, tristement banale. Il prédate les plus anciennes traditions et les empires disparus, tant et si bien qu’on peut légitimement se demander s’il n’est pas propre à la condition de l’Être Humain tel qu’il fût conçu par Arbitrio, loué soit son nom. Le prophète Allistère, du haut de sa montagne et avec sa vision parfaite sur l’ensemble de Sa création qui l’entourait, n’a jamais remis en question l’esclavage : il a seulement interdit qu’il soit une servitude éternelle et impitoyable. De son enseignement, nous retenons qu’il existe une distinction historique et morale entre l’esclavage des sociétés archaïques, injuste et bestial et celui des sociétés arbitrées, mesuré et salvateur.
Les bêtes, créatures imparfaites et néfastes par nature, furent peut-être les premières de toutes à être asservies. Leur servitude se justifie aisément à ce jour par leur incapacité à cheminer vers l’Adaar sans une domestication telle qu’on doit l’appeler elle aussi esclavage. L’arbitrage est certes le propre de l’Être Humain, c’est là le sens du message du prophète qui a interdit qu’on le traite de la même manière que l’animal. En effet, les peuples préallistériens et par extension ceux qui résistèrent à l’expansion du monachisme sont tous caractérisés par un usage débridé de l’esclavage. Dans ces sociétés aux valeurs primitives, l’asservissement de l’homme par l’homme est pareil à celui que l’on pratique sur les animaux. Au sein de l’Archipel qadjaride puis ocolidien, l’exercice de la justice fut confié à des généraux sanguinaires et à de cruels syndics. La population y fut de tout temps réduite à un état de soumission totale semblable à l’esclavage, gouvernée par des sorciers et des pirates sans foi ni loi. Pareillement, avant l’arrivée de l’impératrice Rosana la Navigatrice dans l’Archipel d’Eyjarfolk, les tribus locales livraient leurs captifs et leurs tributaires à la justice nordique ou septanne, qui versent toutes deux sans modération dans le culte de la vengeance et du sacrifice humain.
Même nos aïeuls les Caminarides étaient hélas réputés pour traiter leurs chevaux avec sensiblement plus d’égards que leurs esclaves et leurs prisonniers. Ils rompirent définitivement avec ces coutumes grotesques de l’Outre-Frontera au prix d’une terrible guerre civile puis à travers la conversion à la foi arbitrée en devenant les Vellabriais contemporains. Jusque dans l’ancien Empire cyvalite, les tribus rebelles matées dans le sang aux quatre coins des Grands fleuves se voyaient confisquer leurs enfants par les soldats impériaux. Devenus esclaves, ces derniers mourraient jeunes, de fatigue, de faim ou de maladie, dans de grands chantiers à la gloire de ces empereurs étrangers, inflexibles conquérants. Nous autres, Caroggians, Romentins, Huras, Canatanais, Bogenauds, Mésigues et même Zarègues, nous vivons encore dans l’ombre de ces ouvrages titanesques du passé, depuis la douce et tendre Vellabria jusqu’à la lointaine contrée zaragane.
Tous ces exemples dressent un portrait peu plaisant de l’esclavage. À l’inverse, une existence démunie de tout châtiment ne serait souhaitable que dans un monde sans faute. Un tel endroit n’existe pas ni n’a jamais existé ; l’expérience nous a montré que les nouveaux mondes sont généralement pareils aux anciens. Les institutions les plus sages ou les plus sacrées ont elles-mêmes crucialement besoin de procédures disciplinaires pour constituer des limites concrètes à leur pouvoir. Or si même les plus grands de ce monde ne sont pas exempts de torts, qui peut prétendre parmi nous n’avoir jamais fauté ? Qui peut dire que, placé par les circonstances ou le destin sur le chemin du crime et du déshonneur, il aurait invariablement agi avec l’arbitrage que le Créateur est en droit d’attendre de nous ?
L’Être Humain étant faillible par essence et son esclavage étant par conséquent indiscutablement nécessaire, c’est bien la conduite exacte de cet esclavage, les conditions précises dans lesquelles il se déploie qui nous intéressent. Elles sont variées : le motif qui entraîne la privation des droits, le traitement accordé et le travail confié par le maître, la possibilité ou non d’être affranchi et ainsi de suite. Selon ces variables, l’esclavage est un bien ou un mal, une souffrance ou une libération, un espoir ou un désespoir. La responsabilité qui pèse sur les épaules des esclaves est bien connue : il leur appartient de faire pénitence aux yeux de la communauté. Celle des maîtres, au contraire, est souvent oubliée. Pourtant, il leur incombe une tâche plus difficile et plus honorable encore : offrir aux esclaves le cadre dans lequel ils pourront effectivement se racheter.
C’est à cette fin que je réaliserai ici une brève typologie des maîtres et des esclaves. Afin de ne heurter personne et surtout aucun de mes contemporains de la Nouvelle Esperia, je me contenterai de présenter dix portraits : cinq maîtres et cinq esclaves de l’Ancienne Esperia dont les histoires nous serviront d’exemples. Puisse cette typologie être utile à tous ceux qui, comme mes bienfaiteurs Kemelvor Kemaltar et les bourgmestres Alarich Dornfeld et Valérian Drakovitch, n'hésitent jamais à donner de leur personne pour aider les malheureux à regagner leur pleine liberté. Ne faut-il pas voir dans cet engagement altruiste la plus pure manifestation de ce qu’on appelle la charité ?
Les maîtres
I. Marcus Loinvoyant (Le Père Indulgent) : les frères Amory et Marcus Loinvoyant de Golvandaar furent parmi les premiers colons à peupler Esperia dès l’an 511. Les deux s’illustrèrent chacun dans leurs domaines respectifs. Le premier, Amory, éthyliste de renom, s’établit au Quartier Ouest et devint l’un des membres fondateurs des Spiritueux. Le second, l’architecte Marcus, vécut d’abord dans l’ombre de son frère pendant près d’un an, gagnant fréquemment le continent avant de connaître sa propre heure de gloire dans son imposant manoir à Adobe, un chef-d’œuvre de briques et de stuc aux dimensions titanesques qu'il s'était conçu sur-mesure. Marcus était connu de tous pour son tempérament bienveillant et cordial. Il traitait ses esclaves en véritable père avec toutes les difficultés qu’une telle dévotion implique. Débarrassés de leurs chaînes, ils logeaient chez lui dans une pièce aménagée pour l’occasion, recevaient de sa part une pension en or et jouissaient de droits dont même certains habitants ne pouvaient profiter. Marcus défendait ses esclaves envers et contre tout, y compris quand ceux-ci s’étaient montrés indisciplinés voire dangereux. Pour toute récompense, un esclave s'introduit dans le manoir de Marcus pour le cambrioler dans les premiers mois de l’an 513. Découvert, il prit la fuite et déclencha un incendie qui réduit le manoir bien-aimé de Marcus en cendres. Les derniers Loinvoyant quittèrent Esperia peu après ce désastre.
II. L’Aveugle du Sans-Fond (Le Petit Tyran) : personnage entouré de mystère, l’identité exacte de l’Aveugle reste inconnue à ce jour. Certains écrits récents prétendent qu’il s’agirait ni plus ni moins que de l’un des quatre fondateurs d’Esperia, Onow Orhum, le gérant de la taverne du même nom. En réalité, aucun témoignage concret ne vient soutenir cette affirmation. Ce qui est sûr, c’est que l’Aveugle fit son apparition à l’été 512 après l’effondrement d’une partie de la plaine adjacente au premier gouvernement, sur laquelle se trouvait un campement d’esclaves. L’Aveugle prit possession du gouffre et en fit son repaire personnel, le Sans-Fond. Il réunit les esclaves les plus brutaux qu’il appelait ses chiens et parmi lesquels on pouvait trouver les rebelles Edwins et Darion. Avec leur aide, il régna en autocrate violent et cruel pendant de longs mois. L’Aveugle imposa la larve comme monnaie et priva les esclaves de droits ou de justice. Les différends entre eux étaient réglés sur le sable de l'arène dans des combats sans merci. Les plus chanceux pouvaient espérer se repaître d'un repas au parfum d'égouts dans la sombre Cantina. L'Aveugle forçait même les esclaves à vivre dans leurs propres déjections accumulées au fil du temps. En fin de compte, le Sans-Fond fut déserté par ses occupants. Triste conséquence de son œuvre, ses derniers chiens les jumeaux Eraclys et Alan trouvèrent refuge à Rivelame pour y fonder la famille des Antracides, responsable d’une terrible guerre civile en décembre 512. Nul ne sait ce qu’il advint de l’Aveugle.
III. Scholwitz Hugrekki (Le Hardi Galant) : le vaahva uuroggian Scholwitz Hugrekki est la preuve vivante que les nordiques constituent de redoutables adversaires politiques et commerciaux lorsqu’ils sont suffisamment déterminés à s’élever dans la société pour abandonner leur mode de vie ancestral. Tout au long de l’an 512, Scholwitz acquit sa renommée parmi les Spiritueux du Quartier Ouest. Propriétaire de la taverne du Zgribouillard, Consul à la justice puis à l’économie, maître de la Compagnie commerciale, il connut une ascension fulgurante et devint la plus grande fortune privée de l’île. Cela dit, Scholwitz fut aussi parmi les personnalités les plus controversées de son temps. Comme il fut le célèbre mécène des cruels Antracides, on oublie souvent de mentionner le curieux destin de son esclave Enewia. La belle caroggianne, achetée plus d’un millier d’espers d’or, fut condamnée à rembourser cette même somme par Scholwitz. Elle resta assise au comptoir du Zgribouillard si longtemps qu’elle finit par tomber sous le charme de l’uuroggian qui l’avait pourtant condamnée à ce long calvaire. Leur amour était peut-être sincère, peut-être intéressé, nul ne peut l’affirmer avec certitude, c’est là tout le problème en ce qui concerne les relations entre les libres et les esclaves ou les riches et les miséreux. En tout cas, il s’avéra réciproque et lorsqu’ils quittèrent l’île, ils le firent ensemble, Enewia sublimement parée d’or et de joyaux.
IV. Le Banquier Gary Wes (Le Méchant Rapiat) : on méprend parfois Gary Wes pour l’un des quatre fondateurs d’Esperia. Il est vrai qu’il faisait partie des premiers colons et qu’il fut une figure incontournable d’Esperia en son temps. Ceux qui ont connu cette époque l’ont forcément aperçu, invariablement posté au guichet de la première banque qui donnait sur la Place Centrale, vêtu de son manteau bleu brodé d’or. Méprisant, procédurier, sourcilleux, Gary Wes n’avait rien de sympathique mais il était fin stratège : en juin 512, il parvint avec ses associés continentaux à faire de sa banque une entité indépendante du gouvernement. Pendant près de deux ans, c'est-à-dire pendant l’âge d’or de la ville et de l’exploitation de la mine, il demeura son maître incontesté et l’unique détenteur du frappeur d’esper. Gary Wes possédait lui-même peu d’esclaves mais il en employait beaucoup et il les exploitait toujours habilement. Il les liait à lui par des contrats douteux qui se prolongeaient par-delà leur affranchissement, les forçait au travail jour et nuit à la banque ou à la Taverne du Lac lorsqu’il en était le propriétaire. Il ne les connaissait pas vraiment au-delà de leur rentabilité et se souciait peu de leur rédemption. Les parts de Gary Wes et de ses associés furent rachetées par la Banque d’Aados en 515. Sa fortune ainsi faite, il rentra sur le continent pour y mener des jours heureux sans même prendre le soin de libérer ses esclaves.
V. Le Sorcier Habrahel (Le Dangereux Prosélyte) : peu de temps après ma propre arrivée sur Esperia en avril 512, un capitaine écumeur des plus charmeurs fut vendu sur les quais du port de Rivelame. Son franc parler, ses histoires, son accent atypique ou encore son rire contagieux en firent la coqueluche des grands de la ville et il fut rapidement affranchi. Il devint le cuisinier de la Taverne du Lac des Tharkans et il se rapprocha considérablement de ces derniers. Cependant, lors de la confrontation des Tharkans avec le gouverneur Kemelvor Kemaltar, l’écumeur préféra lui rester fidèle et les évinça habilement de la mairie de Rivelame. En guise de représailles, ses anciens amis lui crevèrent un œil et lui brisèrent le crâne si brutalement qu’il se réveilla privé de sa mémoire, frappé de folie. Dès lors, il rejoint l’Aveugle du Sans-Fond et se mit au service des forces du mal. Dans la sinistre cantina, la taverne des esclaves, Habrahel pu corrompre toute une génération d’entre eux en leur imposant des rituels iconodoules maléfiques et en leur préconisant de laisser libre cours à leurs pulsions bestiales. Lorsque le Sans-Fond péréclita, il se retrancha avec les Antracides dans leur place forte de Rivelame où il occupait un caveau désormais maudit. Habrahel fut finalement lynché par les Esperiens en janvier 513 lorsque ces derniers découvrirent qu’il avait inspiré et soutenu l’action mortifère des Antracides au cours de la guerre civile tout juste terminée.
Les esclaves
I. Alvilda l’Insoumise (Le Rebelle Éternel) : aujourd’hui, les quelques sources que l’on peut trouver sur l’esclave Alvilda ne concernent que sa mort. Vendue à Scholwitz Hugrekki dans les derniers mois de l’an 512, cette ocolidienne refusait tout simplement de se soumettre à qui que ce soit. Sitôt corrigée pour ses imprudences, elle se conformait au souhait de son maître avant de redoubler de provocations dans son dos. Conscient qu’il risquait de perdre beaucoup à ce petit jeu, Scholwitz tenta en vain de se débarrasser de son esclave. La communauté toute entière prit conscience du problème que représentait Alvilda : insultes, vols, dégradations… Cependant, sa soif de liberté et son bagou désarmèrent complètement les gardes alors sous le commandement du chevalier et capitaine Thémis Lunargent. Ceux qui avaient pour mission d’arrêter Alvilda tombaient inévitablement sous son charme, à l’exception du garde Peredin. Plusieurs de ces hommes se disputaient l’attention d’Alvilda et cette rivalité finit par dégénérer gravement. Au cours de l’une des fugues de l’ocolidienne, Peredin tomba nez à nez avec elle à Rivelame. Résolu à anéantir l’esclave qui menaçait la bonne entente des gardes, il la terrassa sur la place de l’intendance avant de séparer sa tête de son corps. Comme il avait pris sur lui de punir Alvilda de ses crimes sans ordre ni procès, Peredin fut déchu de son rang en cour martiale. Dans les semaines suivantes, en janvier 513, il fut tué à son tour alors qu’il tentait de mettre en œuvre son implacable vengeance.
II. Le Traître Jeldaan (Le Poltron Servile) : Jeldaan était un esclave insignifiant et méprisable. Il avait été vendu dans les derniers mois de l’an 512 au tristement célèbre Eraclys. Ce dernier, un colosse brutal et sans coeur, venait de déserter le Sans-Fond pour fonder la famille des Antracides. Dans leur sombre repaire à Rivelame, ces derniers fomentaient des attentats violents dirigés contre les habitants d’Esperia. Jeldaan était jeune, malléable, il n’était ni doté de courage ni capable de penser par lui-même de quelque façon que ce soit. Simple chasseur de Baenum Sigur, il fut entraîné au vol, au combat et au crime par ses maîtres, se liant d’amitié avec eux et demeurant à leur côté même après son affranchissement. Jeldaan délaissa toute notion de moralité et céda à des pulsions bestiales. La seule once d’humanité dont il fit jamais preuve s’avéra être une ruse pour détruire les Zeruas et les Raskans qui gouvernaient alors Esperia au sein du gouvernement Esperanza. Jeldaan feint d’être sous le charme d’Abisse Raskan pour se rapprocher d’elle et tenter de lui arracher de précieuses informations en vain. Auprès de Sven Zerua, il usa d’un stratagème encore plus cruel en lui faisant croire qu’il était assailli par la culpabilité. Essayant de le ramener vers l’Adaar, Sven Zerua permit que Jeldaan contribue à traquer les Antracides lorsque la décision fut finalement prise de les arrêter. Jeldaan trahit Sven en l’assassinant lâchement, lui perçant la nuque d’une flèche. Il prit la fuite et fut tué peu de temps après.
III. La Jeune Lynni (L’Altruiste Fanatique) : en l’an 512, l’esclave Lynni faisait partie des habitants du campement d’esclaves qui existait sur la plaine à l’emplacement de ce qui deviendrait le légendaire Sans-Fond. De l’autre côté de la Banque et du bâtiment du Gouvernement, les esclaves vivaient dans des tentes miteuses aux couleurs d’Esperia. Au milieu de criminels ayant fui l’Ancien Monde, de repris de justice exilés, l’esclave Lynni chantait ses chansons et récitait ses poèmes. Elle se fit de nouveaux amis : certains, rares, dignes de confiance comme le pianiste Melio mais surtout de dangereux personnages, comme le rebelle Edwins ou le Charcutier Darion à qui elle prêta sa plume. Lynni s’était prise d’affection pour les pires malfrats et lorsqu’ils étaient punis, elle était éplorée. Le jour où le sol s’ouvrit sous le campement pour donner naissance à la faille grouillante du Sans-Fond, Lynni fut profondément émue par la tournure sinistre que prirent les événements. Elle usa son énergie et sa santé en vain, à tenter de faire naître un peu de joie et de solidarité parmi les esclaves. Elle sombra dans une terrible dépression dont témoigne son œuvre prolifique. À la mort de son maître Octyso puis de son mentor Melio, Lynni fut affranchie et elle trouva refuge auprès du célèbre Louis Lindèn qui mit fin à ses errances. Louis l’adopta et elle devint elle-même une Lindèn avant de quitter l’île en compagnie de son compagnon Nazo l’Ocolidien.
IV. Morzhin Le Voleur (Le Glâneur Désolé) : esclave ouvrier adepte des expéditions dans les mines, Morzhin était un jeune homme oisif. Son maître, un certain Titouv, ne fut jamais à son chevet pour corriger son comportement. Vraisemblablement libéré par hasard, Morzhin finit par faire carrière comme voleur. Nul ne le contraignait désormais à se rendre aux mines, aussi, il passait plutôt son temps en ville à entrer par effraction chez tout un chacun en espérant y trouver quelque trésors. Il lui était apparu que les demeures Esperiennes, des maisons bourgeoises en majorité, étaient infiniment plus riches que les mines de fer et de cuivre auxquelles il était normalement destiné. Il convient en effet de rappeler que c’est aussi à cette période que le banquier Gary Wes fit main basse sur la mine d’or, en devenant le propriétaire pour la confier à des intérêts étrangers. Les mineurs Esperiens eux-mêmes n’en profiteraient donc pas. Avec le temps, Morzhin devint un redoutable voleur. La clémence des habitants prit fin et il fut victime d’un horrible règlement de compte. Acculé dans les égouts d’Adobe où ses ravisseurs l’avaient conduit, Morzhin fut éborgné et privé de plusieurs de ses doigts. Il n’était plus qu’un fantôme quand le Capitaine de la Garde Thémis Lunargent le jugea sur la Place Centrale lors d’un grand procès. Incapable de payer son amende de plus de sept espers de diamant cumulés, sans soutien, Morzhin fut condamné à l’échafaud.
V. Le Charcutier Darion (L’Ermite Borné) : arrivé à l’été 512, Darion était le plus pur produit des îles ocolidiennes. Violent et hargneux, il abhorrait autant les libres que les esclaves du Nouveau Monde. Dans la misère du campement des esclaves, la jeune Lynni lui prêtait sa plume et Darion dénonçait les grands noms de la ville. Il se targuait de révéler les rouages de la politique et leurs vices. Affranchi et admis au sein de la garde, Darion s’avèra incapable d’empêcher l’agression de l’Intendant Habrahel par les Spiritueux. Il fut démis de ses fonctions par le gouverneur Kemelvor Kemaltar. Comble du sort, Darion fut lui-même pris pour cible pour le punir de son pamphlet devenu célèbre, la “Sociologie d’un bouseux”. Les Spiritueux se révélèrent d’une cruauté sans égale en lui brûlant la moitié du visage en guise de punition. Darion commenca alors à se faire appeler “Le Charcutier”. Il échoua au Sans-Fond de l’Aveugle et devint l’un de ses bras armés, tournant le dos à ses camarades, s’estimant trahi par eux. A l’aide du rebelle Edwins, Darion entreprit une quête vengeresse : anéantir la garde et soumettre Esperia à sa volonté. Il parvint à blesser gravement le nain Zehyrr, les soldats Eudoxie et Menako avant de prendre en otage le gouverneur Kemelvor Kemaltar dans le phare de Rivelame et d’y mettre le feu. Darion fut tué par Kelmazad, le maire de Rivelame qui mit fin à sa folie. Kemelvor et Kelmazad firent transporter à leur frais le corps de Darion chez sa famille à Ocolide par l’équipage de l’esclavagiste Gwylonna.
Conclusion
Il est certes plus facile de définir le maître ou l’esclave auquel nous ne voulons pas être confronté que le maître ou l’esclave idéal. Chaque type de maître présente ses travers propres. Il en va de même pour chaque type d’esclave. Toutes les combinaisons étant possibles, chaque couple de maître et d’esclave se trouve confronté à des problématiques si variées qu’elles donnent l’illusion d’être uniques. Pourtant, la relation qui les unit peut faire l’objet de prévisions d’une remarquable justesse. Une telle analyse se doit d’être soutenue par des preuves tangibles et exige d’être réalisée au cas par cas. J’en ferai peut-être l’objet d’une étude approfondie et cette enquête ravira les esclavagistes dont le fond du métier est, comme ailleurs, de distinguer les bons des mauvais investissements. Et puisqu’il s’agit d’être toujours philosophe y compris face à l’infortune, il convient de rappeler que les maîtres ont les esclaves qu’ils méritent et inversement.
On remarque aisément les tares les plus visibles, qu’elles appartiennent aux maîtres ou aux esclaves. Il nous apparaît que l’avarice ne rend pas plus riche mais qu’elle appauvrit les cœurs. Que la bonté poussée à l’extrême est tout aussi dévastatrice que la tyrannie et les mauvais traitements. Que l’audace présente autant de risques que la lâcheté. Qu’en est-il alors des défauts moins évidents ? Par exemple, l’irrévérence est toujours déconseillée, on réprouve les esclaves qui s’y complaisent et qui oublient leur rang. Pourtant, il serait autrement plus utile de rappeler que la servilité la plus absolue peut tout autant conduire au malheur et à la désolation. En tant qu’esclave, il nous appartient certes de survivre et de mener à bien notre rédemption, mais doit-on le faire à n’importe quel prix ? Doit-on tout accepter de nos maîtres et les servir, quels qu'ils soient et peu importe leurs desseins ? Doit-on renoncer à différencier le bien du mal ?
Dans tous les cas, le pire des maîtres comme des esclaves est le déserteur : celui qui se soustrait à ses obligations et qui disparaît vers d’autres horizons. Il n’existe pas d’exemple célèbre de ces pleutres, leur souvenir ne méritant pas d’être commémoré. D’un côté, l’esclave déserteur n’accomplit pas la rédemption qu’il doit à la communauté. De l’autre, le maître déserteur porte en lui cette même faute multipliée par le nombre d’esclaves qu’il possède, puisque par son statut de maître mais aussi sa nature de lâche il est devenu un obstacle à leur rédemption. Devant le regard puis, inévitablement, le Jugement du Créateur, il apparaît qu’être un mauvais maître est un crime infiniment plus grand que celui d’être un mauvais esclave. Un mauvais esclave ne condamne que lui-même, là où un mauvais maître met à mal la potentialité d’autres Êtres humains qui étaient en droit d’attendre autre chose de lui.
Si je devais le dire franchement : ne sommes nous pas tous des esclaves ? Certes, certains plus que d’autres en portent le titre et en subissent le statut, mais au fond, chacun connaît une forme plus ou moins subtile de servitude. Quel Être humain peut prétendre être libre de tout maître, sinon peut-être les fous et les ermites, dont on sait que par bien des aspects ils retournent à l’état de Bêtes ? Dès notre naissance, on nous attribue des maîtres, et au cours de notre courte existence, nous nous en choisissons de nouveaux, ou parfois c’est vrai, on nous en impose. C’est l’ordre des choses et du monde. Mais l’esclavage n’est que la face violente et cruelle d’une vérité plus profonde qui resurgit ailleurs dans d’autres comportements typiquement humains et mieux arbitrés : la famille, l’éducation, la charité. Derrière ces phénomènes d’apparence opposés à l’idée que l’on se fait de l’esclavage, il semble demeurer comme une étrange constante : le cycle ininterrompu de celui qui donne et de celui qui reçoit.
En définitive, ce qui caractérise le mal, c’est l’excès. Comme nos exemples nous l’ont implacablement démontré, l’origine du vice ne réside pas dans une pratique, une caractéristique, un trait de personnalité, une origine ou une valeur en particulier. D’où que nous venions, nous sommes tous équitablement porteurs d’un mal hélas propre à l’Humanité. Ce mal a l’intelligence de s’exprimer à travers ce que nous croyons être nos qualités. Peu importe la quête qui nous anime, poussée à l’extrême, elle nous dévore de l’intérieur. Ne dit-on pas de ceux qui, dans leur inconscience, ont outrepassé toutes les limites du raisonnable qu’ils se sont faits esclaves de leurs propres passions ? L’arbitrage, lui, se trouve dans la juste mesure des choses : de la sévérité, de la bienveillance, de la violence, du travail et de la récompense.
Bibliographie
- Chronologie Esperienne Tome I, par Fabhrus de Kraanvik
- Là-bas, par Lynni Lindèn
- Le Sans-Fond de l’Aveugle, par Thémis Lunargent
- Journal d'un étranger, par Tyren Zerua
- Journal d’une vagabonde, par Lynni Lindèn
- L'Exil, par Kelmazad
- L'Histoire d'Esperia, La Cité, Tome II, par Dranna Lunargent
- Mémoires de Sven, par Sven Zerua
- Paroles d'Eraclys, par "Lucius" ou Mistaur Sinac
- Pirate, par Kemelvor Kemaltar
- Sociologie d’un bouseux, tome I, par Darion dit “Le Charcutier”
- Sociologie d’un bouseux, tome II, par Darion dit “Le Charcutier”
- Traité d’Histoire Esperienne, par Scholwitz Hugrekki
